L'Internement en Suisse

Cet article a été rédigé par Cédric GAULARD

     
 

Du 19 au 20 juin 1940, la Suisse accueillait sur son sol neutre 42600 soldats français et polonais appartenant pour la plupart au 45 corps d’armée commandé par le Général Daille, acculé à sa frontière ouest par la poussé de la Wehrmacht. De juin  1940 à Février 1941, les éléments du 45ème corps d’armée ainsi que du 7ème régiment de spahis algérien seront internés en Suisse avant d’être rapatriés en France non-occupée, dite « libre ». Les soldats polonais resteront internés jusqu’en 1945.

            Préparée par des accords secrets à accueillir l’armée française venue l’aider en cas d’invasion allemande, la Suisse n’était en revanche pas prête à procéder aux opérations d’internement de cette même armée française : désarmement et contrôle à la frontière, tri et acheminement vers les zones de regroupement, escorte et garde, ravitaillement et hébergement ! Une situation confuse susceptible d’engendrer bien des périls car, derrière les fantassins et les cavaliers français et polonais qui déposaient leurs armes, l’armée Suisse en alerte risquait de voir surgir soudain les premiers Panzer de Guderian .

            La 2ème Division polonaise passe la frontière à la Motte. Les soldats rendent leurs armes au pont d’Ocourt. Ils sont reçus et ravitaillés dans les villages et les fermes des environs. Au Chauffour, à Goumois, des scènes semblables ont lieu et les soldats polonais font impression par leur discipline. Un certain nombre de soldats blessés est soigné l’hôpital de Saignelégier. Toutefois plusieurs y meurent dans les semaines suivantes et sont enterrés au cimetière de Saignelégier.

            Le 7ème régiment de spahis est englobé dans la région d’internement initiale dont la 2ème division suisse est responsable. 1 100 hommes et 1 000 chevaux : tels sont les effectifs des spahis, internés en Suisse en ce début d’été 1940 et qui seront répartis dans les localités d’Estavayer-le-Lac, Yvonnard, Donneloye, Chavannes-le-Chêne, Combremont et Molondin pour la Suisse allemande. Tous les chevaux (avec un homme pour 2 chevaux) ainsi que le 7ème régiment de spahis au complet restent dans le Seeland ; les spahis vivent donc en corps constitués avec leurs étalons, encadrés par leurs propres cadres. Le nombre des chevaux diminuera sensiblement, par la suite de l’achat, par la cavalerie Suisse, de toutes les bêtes de selle, à l’exclusion des étalons.

            L’inaction, malgré de fréquentes sorties sous surveillance et les exercices traditionnels à cheval, l’éloignement de la mère patrie et la crainte d’un lendemain incertain ont pesé sur la troupe au sein de laquelle ne devait pas manquer de se manifester quelques dissensions. A Estavayer, il se produisit même une violente bagarre qui entraîna la mort d’un des protagonistes. Mais ce fut là l’exception dans la cour d’un internement par ailleurs sans problème.

            Ces hommes suscitèrent malgré tout la sympathie et l’admiration au sein de la population des petites localités fribourgeoises et bernoises où ils résidèrent sept mois durant. Malgré les recommandations officielles et autres injonctions militaires appelant les civils à garder leurs distances face aux réfugiés en uniforme, une évidente fraternisation se manifesta bientôt entre une population officiellement neutre mais au fond du cœur acquise à la cause française, et ces infortunés soldats entraînés dans une débâcle aussi soudaine qu’incompréhensible.

            Parmi les 12 000 soldats polonais entrés en Suisse en ce mois de juin 1940, certain furent internés dans des camps où ils étaient occupés à des travaux de drainage ou d’utilité publique. D’autre allaient dans les fermes, remplacer les soldats suisses mobilisés pour la garde des frontières. Ils avaient souvent le mal du pays, ne cessant de fixer vers l’est l’horizon lointain où se trouvait famille, patrie, amis dont ils étaient sans nouvelles. On ne doit pas s’étonner que certains d’entre eux saisis par ce mal, aient quitté leur camp ou leur famille d’accueil pour tenter de passer en France. Arrivés au bord du Doubs, ils s’approchaient d’une ferme écartée, demandaient qu’on leur fasse passer la rivière et qu’on leur procure des habits civils. Des riverains dévoués leur faisaient franchir le Doubs au moyen des larges barques plates poussées par une longue perche, souvent au péril de leur vie, lorsque les eaux rendaient la rivière dangereuse. Ils les conduisaient ensuite jusqu’au voisinage de la frontière et les polonais tentaient le passage entre deux patrouilles allemandes. A la fin de la guerre, on apprit que la plus grande partie des polonais qui avaient réussi à passer en France, avait été repris par les Allemands et fusillés.

            Le 18 novembre 1940, l’ambassadeur Scapini, ministre vichyssois des prisonniers, négocia avec Berlin le retour des troupes françaises internées en Suisse (mesure qui ne concerne pas les Polonais). Il obtint que ceux-ci soient libérés et démobilisés dès le franchissement de la frontière helvétique. Les spahis seront rapatriés les premiers, les 20 et 21 janvier 1941. Transportés par chemin de fer en plusieurs convois jusqu'à la gare de Satigny (Genève), les unités devaient gagner par la route le poste frontière de Veyrier. Le 20 janvier s’y déroula une cérémonie d’accueil. Un général de Brigade français et un détachement du 27ème bataillon de chasseurs alpins de la jeune armée d’armistice, saluèrent les autorités suisses, le Général Daille et les troupes.

            Entre la débâcle de juin 1940 et la menace d’une captivité en Allemagne à laquelle ils échappèrent de justesse, les hommes du 7ème régiment de spahis algériens connurent, en Suisse, une période de calme bienvenue. Pour beaucoup d’entre eux, l’internement n’aura pas été la pire épreuve, loin de là… Sur la route du retour, ils devront choisir entre la France et leur pays d’origine : suspectés par les uns, condamnés par les autres… Vaincus, anachroniques et déplacés dans une guerre à laquelle ils n’étaient pas préparés, les spahis auront retrouvé, sur les prés de la libre Helvétie, la griserie de la fantasia, dernier baroud d’honneur avant qu’hommes et chevaux ne se séparent.

            Juste retour des choses : trois ans plus tard, on retrouvera les spahis du 7ème régiment reformé, dans les rangs de l’armée de Lattre, lors de sa marche triomphale, des côtes de Provence jusqu’au Rhin puis au Danube. Lors de la parade organisée à Constance le 13 juin 1945, le colonel suisse Borel, devenu commandant du 1er corps d’armée, saluera avec émotion ces spahis qu’il avait accueillis dans des circonstances dramatiques, cinq ans auparavant presque jour pour jour.

 

Camp d’internement des Grisons (Suisse)

 

Enterrement de soldats polonais internés en Suisse

 
 
     
     
Dernière mise à jour du site le : 6 janvier 2016 par Israël LORENTE