Récit de Robert Vuillemin


     
 

Je me nomme Robert VUILLEMIN, je suis né le 9 avril 1930. Mon papa Henri VUILLEMIN, né en 1900, a dirigé la commune de Vellerot-les-Vercel de 1937 à 1971, soit 35 années. Ces années ont seulement été interrompues quelques mois pendant lesquels il a cédé sa place, pour raison de santé, à son adjoint qui y a lui-même renoncé quelque temps plus tard.

Ayant 9 ans en 1939 à la déclaration de guerre, j’ai été témoin ou mis au courant de nombre d’événements heureux ou malheureux qui se sont déroulés au cours de cette période, surtout parce que j’étais le fils du Maire et au parfum d’une multitude d’anecdotes qui ont jalonné cette période de mon existence. J’associe également, dans ces mémoires, mon frère aîné Charles VUILLEMIN, 20 ans en 1944, qui a partagé et a été même un acteur de certains épisodes qui ont jalonné cette triste période.

En automne 1938, première mobilisation de réservistes de la commune suite à la tension avec l’Allemagne puis, quelques mois plus tard, les mobilisés sont rentrés dans leur foyer.

L’accalmie n’a pas duré bien longtemps puisque, de nouveau l’année suivante, la tension a repris et en 1939 la guerre a éclaté. Hitler avait déjà envahi l’Autriche, la Tchécoslovaquie, il s’attaquait à la Pologne ; comme nous avions, comme les Anglais, signé un pacte avec ce pays pour se venir en aide en cas d’agression, nous avons, comme les Anglais, déclaré la guerre à l’Allemagne début septembre 1939.

Je me rappelle encore ce triste moment. Nous étions occupés à faire les moissons au lieudit «En Rougeux», toute la famille était là pour confectionner des gerbes ; moi, je distribuais les liens, certains prenaient plusieurs javelles pour réaliser des gerbes liées par mon papa, aidé dans ce travail par mon frère Charles de six ans mon aîné. Par cette chaleur, à mon âge, à 10 ans traîner un paquet de 50 liens de lêche était harassant ! Soudain, des sons de cloches retentirent de tous les horizons et j’entendis mon papa nous dire «ça y est, la guerre est déclarée». Quelques jours auparavant nous voyions souvent, dans la même journée, les gendarmes prévenir le Maire et la population que telle ou telle classe était mobilisée («immédiatement et sans délai» comme ils disaient). Puis ce fut ce qui fut appelé «la drôle de guerre», une guerre de position où les adversaires s’observaient, jusqu’à la percée du front en juin 40 et cette débandade «la débâcle» qui jeta des milliers de civils sur les routes. Pendant ces tristes journées, déambulaient un flot incessant de réfugiés, à pied ou en voiture à chevaux, poussant devant eux des charrettes avec un maigre butin, des autres à bicyclette où se mêlaient des soldats désorientés et même des officiers.

Sur ordre de la Préfecture, quelques jours avant le 18 juin, il avait été recommandé, pour retarder l’arrivée des Allemands, de mettre en quinconce des pierres de taille, poutres métalliques ou autres troncs d’arbres, côté Est, d’où il était pensé par l’Etat-major que les ennemis arriveraient alors que par un mouvement d’encerclement qui prenait naissance depuis la Côte d’Or les forces du Général GUDERIAN nous ont envahis par l’Ouest, tout à l’opposé. Après l’Armistice, j’ai aidé à la réduction de ces obstacles sous l’œil approbateur des unités allemandes qui passaient au ralenti.

En 1939 on parlait beaucoup de la 5ème colonne et, le soir, le maire de l’époque, mon papa Henri VUILLEMIN et d’autres hommes patrouillaient (si l’on peut dire) sur le territoire de la commune pour éventuellement contrer et démasquer des agents espions de la 5ème colonne qui auraient communiqué avec l’ennemi par des signaux qui disait-on étaient par intermittence très visibles à l’horizon.

Je me souviens très bien à ce propos, d’une histoire : on suspectait, mais sans preuve, un Suisse-allemand d’une commune voisine d’être dans cette mouvance. Le Maire de Vellerot, mon papa, s’en était ouvert au Maire de Passavant, son collègue M. QUERY, mais l’indication n’eut alors pas de suite ; elle aurait très bien pu mal finir une fois les Allemands occupant notre village. J’ajoute que ce Suisse-allemand était fermier de M. MESNIER au lieudit «Sur la Roche», commune de Passavant. Or, au cours des années 1941-1942 les autorités allemandes organisèrent des présentations de chevaux ; ils choisissaient les meilleurs qu’ils réquisitionnaient pour l’armée allemande ; ces chevaux rassemblés au Valdahon, venaient des différents villages du secteur. Le Maire de Passavant à l’époque, n’avait pas su tenir sa langue sur les doutes dont les gens faisaient preuve en suspectant (peut-être à tort) ce Suisse-allemand de liaisons avec l’ennemi. Or, par une drôle de coïncidence, cet individu était présent le jour de la réquisition au moment de la présentation des chevaux des fermes des paysans du coin, en même temps que mon papa Henri VUILLEMIN, maire de Vellerot qui d’ailleurs s’était efforcé d’empêcher le départ de plusieurs chevaux vers l’Allemagne. Cet individu reconnut mon papa Henri, lui reprocha de l’avoir fait surveiller et lui dit : «si j’étais mauvais je pourrais vous faire arrêter tout de suite par les Allemands…» Mais heureusement l’affaire en est restée au stade de la menace et mon papa n’est pas resté dans les parages et s’est éclipsé au plus vite.

Le matin du 18 juin 1940, après avoir appris que les Allemands approchaient de Villers-Chief, nous sommes descendus avec des voisins et des habitants du village dans notre cave voûtée jusqu’à 13 ou 14 heures et comme enfin les canons contre Villers-Chief s’étaient tus, nous sommes remontés à l’air libre. Quelques instants après notre remontée, nous avons aperçu un militaire qui descendait le village, tenant un petit drapeau blanc. Il était vêtu d’une capote kaki, il s’est adressé chez nous, demandant à voir le Maire. Il ne s’exprimait pas trop bien en français et disait «je suis un soldat français, des Allemands sont au milieu du village et m’envoient vers vous, le Maire, pour que vous veniez parler avec eux et savoir si des soldats français sont cachés dans le pays». Mon papa l’a accompagné et mon frère Charles et moi suivions une vingtaine de mètres derrière, bien que ma maman nous exhortait tous à ne pas y aller. En effet, un sidecar avec de solides gaillards allemands nous attendaient au milieu du village. Ils ne connaissaient pas bien notre langue. Aussi mon papa a pensé à son cousin Louis VUILLEMIN, un ancien de la guerre 1914-1918 qui avait été fait prisonnier et avait travaillé pendant cette captivité dans une mine de fer en Silésie, en Allemagne orientale. Nous sommes allés le chercher -je faisais partie du groupe- il savait encore un peu la langue allemande et nous avons pu donner l’assurance qu’aucun soldat français n’était caché dans notre village. A ce moment-là, un des deux militaires allemands a pris le gros pistolet qu’il avait dans sa botte et a tiré une fusée en l’air. Aussitôt de nombreux véhicules ou blindés allemands sont passés en direction de Landresse. Nous avons su plus tard qu’ils attendaient et stationnaient avant l’entrée de Vellerot, en quête du signal de la fusée qui leur ouvrirait la route, de même que des soldats à pied, des fantassins, ceinturaient le village et, à leur tête, un soldat avait des grosses pinces pour couper les fils de fer barbelé qui clôturaient les pâtures.

L’Occupation

A partir de cette défaite de juin 1940, nous avons eu à subir l’occupation du village pendant une assez longue période de 3 semaines. Les soldats logeaient dans les vergers, sous des tentes, et les officiers dans des chambres réquisitionnées dans les différentes fermes ; ils avaient fait des passages dans le mur de notre verger pour rejoindre plus facilement leurs camarades. Ils ont été corrects, achetaient des œufs dans les fermes, parfois faisaient du vin chaud, cuisaient des crêpes, ce qui leur rappelait disaient-ils, leur campagne de Pologne. Je me souviens très bien qu’un officier allemand logeant chez nous dans une chambre réquisitionnée parlait très bien français et tint un soir une «petite réunion» de tous les voisins. Parmi les adultes, il y avait un ancien combattant de 1914-1918, le voisin, le père Georges BOBILLIER, un rescapé de Verdun qui avait été enterré par un obus pendant la guerre de 1914-1918. La scène se passait vers les portes de grange, sur la «levée de grange» comme on disait. J’y étais aussi et n’en perdais par une miette : «Nous, les Allemands, disait-il, nous allons aller sur l’Angleterre avec nos avions en piqué». Par la suite nous avons subi les réquisitions de toutes sortes, pommes de terre, céréales, œufs, deux têtes de bétail à livrer périodiquement à Avoudrey. Mon frère Charles, 20 ans en 1944, connaît bien le chemin, il y est allé toutes les fois à pied (Vellerot - Villers-Chief - Grandfontaine-sur-Creuse et après Avoudrey au droit).

A la suite de l’occupation de notre petit village en juin - juillet 1940, les Allemands ont laissé après leur départ, sur le terrain, une quantité innombrable de bouteilles vides de toutes sortes, notamment de grands crus : Bordeaux, Alsace, Champagne, Cointreau, etc. Sous un de nos grands poiriers, ils avaient abandonné sur une bâche un fusil mitrailleur en pièces détachées mais complet avec la béquille ; cette arme a été remontée par un certain BRUCHON de Goux les-Usiers et son camarade, deux soldats français à qui nous avons fourni des habits civils pour qu’ils puissent regagner leur famille sans être arrêtés. Ce fusil mitrailleur a été bien graissé, enroulé dans une chambre à air de camion, puis mis dans un corps de fourneau (un tuyau) et enterré dans notre jardin, devant la fenêtre de notre chambre à coucher par mon frère Charles ; il a été déterré également par mon frère moment de la Libération en 1944 puis remis aux FFI du maquis de Pierrefontaine à qui il a rendu de précieux services. Je me rappelle de cette anecdote car j’ai assisté à l’opération alors que je n’étais encore qu’un gamin ainsi que nos voisins Marcel, Paul et Roger. Ce fusil mitrailleur a été transporté par deux maquisards du groupe de Pierrefontaine, caché dans une sache en jute et sur une moto. Ils ont eu une chance inouïe car en descendant la rue principale à Pierrefontaine ils ont croisé un groupe de soldats allemands au pas alors que le fameux colis se trouvait sur les genoux du passager. Un des deux gars était M. PONCET, le gendre de Mme JUIF de l’hôtel très réputé l’«Hôtel des 3 Pigeons» comme on l’appelait.

Lors de cette triste journée du 18 juin 1940 à Villers-Chief, pays voisin de Vellerot, distant de 1,8 km, les combats de la journée terminés dans l’après-midi ont fait de nombreux tués français et allemands. Les Français ont été enterrés dans une fosse commune à Villers-Chief, dans la parcelle à côté du Café Dubiez. Ils n’ont été relevés qu’une année plus tard, en juillet 1941, et enterrés individuellement dans des fosses creusées par les jeunes hommes de la paroisse, dont mon frère Charles VUILLEMIN. Ci-joint la liste de ces soldats héroïques et les heures de ces volontaires qui ont participé au creusement de ces tombes individuelles.

J’ai fait allusion précédemment aux combats du 18 juin de Villers-Chief. Or à cette période, une année sur deux, les grandes vacances scolaires commençaient fin juin ou à la mi-juillet. Je fais allusion à ce détail car j’ai assisté en juillet 41 tout l’après-midi de cette inoubliable journée à aider à pousser depuis l’atelier ou le local où ils étaient fabriqués et stockés, la plateforme sur laquelle se trouvaient les cercueils destinés à recevoir dignement les dépouilles de ces braves soldats. A cette époque nous allions le mardi et le vendredi réciter notre leçon de catéchisme vers M. l’Abbé CORDIER à 11 h 30. La maîtresse, Mme CUCHE, nous permettait de sortir 5 mn avant l’heure et, en peu de temps, nous arrivions à la cure de Villers-la-Combe. Or les jours précédents je savais, en entendant les conversations de mon papa Henri avec des gens de notre entourage, que cette triste journée allait avoir lieu, justement un jour de catéchisme. J’ai demandé à mon papa, le Maire, si je pouvais le rejoindre en repartant depuis la cure avec les gamins de Villers-Chief. Il m’y a autorisé et c’est comme cela que je me suis retrouvé témoin de cette journée émouvante et mémorable que je n’oublierai jamais. Comme le Maire de Villers-Chief, Henri NICOD était mon oncle, j’ai été moi aussi invité à dîner, comme mon papa et les autres personnes mais le lendemain j’ai reçu un «bon savon» de la part de Mme CUCHE, ma maîtresse, «ça a bardé 5 mn» car j’avais pris, sans permission, un après-midi de congé qui n’était pas prévu. Tout avait été programmé, les familles de ces soldats avait été prévenues et venaient toutes des environs de Cahors dans le Sud-Ouest. Pour les identifier, Marcel PITON, avec d’autres camarades, avaient un grand couteau pour ouvrir les poches et ainsi découvrir quelquefois des lettres ou un tricot de leur famille.

Le ravitaillement des FFI : farine, pommes de terre

Depuis le printemps 1944 et dans l’été suivant, les maquisards devenaient de plus en plus nombreux et se posait la question de leur ravitaillement, en somme de leur survie. Mon papa Henri, maire de la commune, était chargé de la subsistance du maquis du Bémont à Pierrefontaine-les-Varans. Au printemps 1944, nous avions planté des pommes de terre dans 4 parcelles différentes, et mon père avait dirigé sur le moulin de la Grâce-Dieu plusieurs quintaux de blé qui, une fois transformés en farine, avaient été transportés par les deux bœufs de la famille Georges BOBILLIER, nos voisins, vers des boulangeries du haut pour nourrir ces hommes. (Ces bœufs, deux énormes charolais, se prénommaient Mouton et Dragon et avançaient d’une allure lente mais puissante).

La jonction des deux maquis sur le cimetière de Pont-les-Moulins

Mon papa Henri VUILLEMIN était aussi agent de liaison entre les maquis du Bémont de Pierrefontaine-les-Varans sous les ordres du capitaine d’aviation DAVAL, et du maquis de Surfer de Baume-les-Dames à la tête duquel se trouvait M. BESANCON, futur maire de Baume. Ils avaient rendez-vous à 4 h du matin sur le cimetière de Pont-les-Moulins, à proximité de Baume-les-Dames. C’est là qu’Henri VUILLEMIN, avec sa moto Peugeot 125, avait emmené le capitaine DAVAL. Nuit très noire et par conséquent un lieu très difficile à trouver pour quelqu’un qui n’était pas familier des lieux ; ils réussirent cependant à distinguer, dans l’obscurité, le mur d’enceinte et les grilles. Ils s’approchèrent et soudain entendirent un bruit de culasse venant du centre du cimetière… Grosse frayeur… mais après le mot de passe, la jonction était réussie et la mission accomplie. Plus tard le retour, pourtant très risqué, se déroula sans incident.

La rafle des tickets d’alimentation

Un soir de l’été 1944, j’avais alors 14 ans passés, un homme assez jeune se présenta chez nous, à la ferme et demanda à voir le maire de la commune, c’est-à-dire mon papa, Henri VUILLEMIN. Il se présenta comme étant un maquisard du Groupe Macou dont faisait partie Raymond TOURRAIN, dit Nénesse, bien connu de mon papa et Jean AUGER, futur inspecteur d’académie du Jura (qui, par son intervention plus tard, sauva l’école de Vellerot de la fermeture pendant plusieurs années). Ces deux gars avaient fait partie du maquis de Larnod avant la rafle qui le décima et avaient pu s’échapper ; Ils avaient un pied à terre à Landresse, chez Cretin et son épouse, la Marthe. Revenons à cet émissaire qui annonçait venir chercher des tickets d’alimentation pour son groupe et déclarait : «Vous les avez eus aujourd’hui, nous le savons». «C’est exact» lui répondit mon papa. «Je suis bien d’accord de vous les laisser mais pour me couvrir vis-à-vis du service de ravitaillement et des Allemands, venez dimanche soir, dans 3 jours, à 19 h en Mairie, avant que je les distribue à la population». En effet, le dimanche soir arrive, tous les bénéficiaires de tickets étaient là et causaient de choses et d’autres. Mais les maquisards n’arrivaient toujours pas. Il fallait tuer le temps et soudain… un bruit assourdissant dans les escaliers, c’était mes gars, 3 solides gaillards avec des mitraillettes «Haut les mains, que personne ne bouge !». «Nous venons Monsieur le Maire, chercher les tickets d’alimentation». Le Maire leur rétorqua : «Ces tickets sont destinés à la population, je ne veux pas vous les donner». Ils répondirent : «Les tickets ou on tue le maire». Tout le monde cria: «Mais prenez les tickets !». Même un ancien combattant de 1914-1918, Virgile TROUILLOT, cria à l’adresse de mon papa en patois «Mais baille leur donc, te vois bin qui vont te tua» ou en français «donne-leur donc, tu vois bien qu’ils vont te tuer !». «Tuez-moi si vous voulez» leur lance le Maire. Alors un des gaillards s’avança et rafla tous les tickets et ils se retirèrent. L’opération, comme prévu, avait bien réussi !...

L’histoire des fusils de chasse, une ruse du Maire, Henri VUILLEMIN…
Le sauvetage


Au début de l’occupation en 1940, à la demande des autorités allemandes, la Préfecture avait demandé aux possesseurs d’armes, notamment aux chasseurs, de les déposer dans les mairies. Tout le monde a obéi. Or il s’est trouvé que les officiers de l’unité allemande qui stationnaient dans le village désiraient faire des parties de chasse sur le territoire de la commune en empruntant plusieurs des fusils de chasse regroupés à la mairie. «D’accord» leur a dit mon papa, mais à une seule condition, c’est que ces officiers, avant de repartir ailleurs, rapportent en quittant la commune, les fusils qui leur avaient été prêtés. Or, par la suite, le maire, alerté par son intuition, procéda à la mise à l’abri des bons fusils, c’est-à-dire de tous les fusils de qualité dont se servaient les propriétaires lors de la dernière saison de chasse autorisée, c’est-à-dire avant la débâcle de juin 1940. Je pense aux fusils de Léon CUENOT, Honeste PARIS, Virgile TROUILLOT, Léon COURGEY, Charles CORNUEZ, Louis VUILLEMIN, Charles VUILLEMIN. Or quelque temps après, deux officiers allemands venant de Besançon avec un fourgon bâché, se présentèrent pour «ramasser» les fusils stockés en principe en mairie. Mon papa leur offrit un verre et venant chercher des verres à la cuisine il dit en patois à mon frère Charles «Prends les fusils derrière la porte du poêle et vas les porter dans la haie derrière notre ferme». Or tous ces bons fusils étaient peut-être à 4 m de ces militaires, stockés au pied des escaliers, à l’entrée de notre chambre à coucher. Après avoir trinqué avec ses visiteurs pour gagner du temps, direction la mairie avec mon papa. Or en voyant les vieilles «pétoires» qui restaient en mairie, les deux Allemands furent étonnés de ne voir que ces rebus. Les Allemands, très surpris, dirent au maire : «Mais Monsieur le Maire, il y avait des chasseurs dans la commune !». Mais mon papa ne se démonta pas et dit «Oui Messieurs, il y avait des fusils et même des très beaux fusils mais quand nous avons été occupés par une unité allemande en juin - juillet, les officiers ont emprunté les fusils. Je leur ai prêtai en disant de les rapporter quand ils quitteraient la commune et à leur départ ils ne les ont pas rapportés». Et les Allemands de répondre «Ah bon, gutgut» et tout s’est très bien passé. Par la suite, après la libération du 8 septembre 1944 c’est avec une joie indescriptible que chaque chasseur a retrouvé son arme, en offrant au maire, leur bienfaiteur, soit un pigeon ramier ou un lièvre, en reconnaissance de leur avoir sauvé ce qu’ils avaient de plus cher, leur fusil.

La libération du 8 septembre 1944

Le 8 septembre 1944, ce matin-là, un habitant de Salans, un hameau de Courtetain vint prévenir mon papa Henri que, dans la nuit, un détachement de plusieurs centaines d’hommes, des soldats allemands, avaient traversé le petit hameau et s’étaient réfugiés à quelques centaines de mètres des maisons en direction de Landresse, dans un bois à 200 m de la route départementale dans le sens Nord - Nord-Est. On savait que les libérateurs étaient tout près d’ici. En tant que FFI et avec ce renseignement mon papa Henri se rendit à Landresse pour prévenir et alerter les premiers éléments de nos libérateurs qui arrivaient. Deux automitrailleuses… C’est ainsi que, depuis l’entrée de Landresse, furent tirés quelques coups de canon en direction de l’endroit où étaient signalés les Allemands. C’est alors qu’un obus pulvérisa un des deux sapins situés en bordure de la forêt où se trouvaient les Allemands, vers une petite dépression, à environ 4 à 5 m de hauteur. Chacun d’ailleurs a pu voir longtemps le vestige de ce sapin qui se dressait vers le ciel.

Or après ce tir depuis Landresse, les éléments libérateurs demandèrent un volontaire pour les conduire à l’orée du bois où s’étaient réfugiés les Allemands. Bien sûr, mon papa Henri se porta volontaire et partit avec l‘autre blindé. Arrivé à destination et à proximité, après environ 1 500 m l’automitrailleuse quitta la route et s’avança sur les 200 m qui séparaient cette dernière du bois et par bonds successifs, en tirant des rafales de mitrailleuse, s’approcha du bois tandis que mon papa Henri tirait aussi avec un fusil que les occupants du blindé lui avaient confié. Mais les Allemands ne ripostaient pas, et soudain, du coin de la parcelle vers laquelle l’automitrailleuse avançait, un militaire allemand -un officier- qui commandait l’unité-, s’avança en direction du blindé, portant un petit drapeau blanc et se constitua prisonnier. Aussitôt des dizaines de soldats allemands l’imitèrent et ensuite furent parqués sur place avant d’être emmenés par la route à pied au camp du Valdahon. Il y en avait entre 200, disaient certains, 300 disaient d’autres. Mais ce n’était pas tout. Après cette opération le chef du blindé, un capitaine et un lieutenant voulurent remercier mon papa pour son courage en lui donnant un poste de TSF que nous possédons encore et prirent son identité en lui disant qu’ils lui feraient avoir une récompense. Mais cet équipage ne s’est plus manifesté et a été sûrement décimé au Col de Ferrière ou dans les environs.

Ensuite tous les gens valides de Vellerot, Landresse, Courtetain et des environs convergèrent vers ce point de bois pour faire, les uns des cartons avec des «mauser» les fusils allemands, d’autres emmenaient aussi bien des bicyclettes, ou des effets militaires qu’ils teindraient ensuite pour aller garder les vaches l’automne après les regains quand nous allions au travers du finage, une pratique qui s’appelait «la vaine pâture», même de petites remorques et du matériel de toutes sortes, cigarettes…

J’y étais aussi avec mon frère Charles et mon cousin Georges de la ferme de Palente à Besançon, et nous avons vu aussi tous ces prisonniers. Dans l’unité qui nous avait libérés, il y avait le capitaine GIROD, fils du Général GIROD. Il nous parlait de la rivalité et de la tension entre son père et le Général DE GAULLE, ce dernier étant désormais le chef, alors « il faut l’écouter» nous a-t-il dit.

L’arrestation du percepteur de Pierrefontaine-les-Varans, M. POMMIER-MOURLIN

En juillet 1944, alors que les foins se terminaient, mon papa Henri était parti de bonne heure faucher. M. VIEILLE, Ingénieur des Ponts et Chaussées arriva aux environs de 7 heures à la ferme, alors que maman et mon frère Charles trayaient. Il voulait mettre au courant mon papa, qu’il savait appartenir au réseau de résistance, le même que M. POMMIER-MOURLIN., que ce dernier avait été arrêté.

De toute urgence il demanda à le rencontrer. Alors maman me pria de conduire M. l’Ingénieur sur le lieu de travail où papa terminait de faucher son dernier champ à environ 1 km en direction de Landresse au lieudit «En Nardal». «Bonjour Monsieur le Maire, je viens vous annoncer une bien mauvaise nouvelle, je viens vous prévenir que les Allemands ont arrêté en fin de nuit, sur ce matin, le percepteur, M. POMMIER». M. VIEILLE, membre également du réseau, savait ce que M. POMMIER leur avait dit lors de la dernière réunion de FFI à propos d’arrestations de membres déjà connues : «Sachez Messieurs, mes camarades, que si un jour je suis arrêté je ne pourrai pas résister aux tortures qu’ils me feront pour me faire avouer, donc malheureusement, si cela arrive, méfiez-vous et vous tous à ce moment-là disparaissez si, par malheur et suivant les sévices que je subirais, je ne tiendrais pas le coup et risquerais d’avouer sous la torture tous les noms de mes camarades !...».

Depuis ce temps-là mon papa passait toutes ses nuits, accompagné de mon frère Charles (qui allait avoir 20 ans le 13 octobre 1944), dans un sous-bois, un genre de haie au lieudit appelé «Montdrevin» (pas loin du bosquet de sapins de chez Henri BRENOT).

Combien de fois, après une nuit orageuse ou pluvieuse, leur ai-je apporté des vêtements secs dans la grange de la maison voisine qui nous appartenait et cela jusqu’à la libération, le 8 septembre 1944.

Quelque temps après, les autorités allemandes ont renvoyé à Mme POMMIER des vêtements où dans une poche se trouvaient des lunettes pulvérisées à la suite des coups qu’il avait reçus. Il n’a rien avoué, il a tenu le coup, mais il en est mort et en brave !...

Les déclarations

Pendant la guerre et l’occupation il y avait des réunions en soirée ou dans l’après-midi à la mairie pour les déclarations de toutes sortes. Mon papa Henri VUILLEMIN remplissait les dossiers de chacun et ainsi, avec l’accord des déclarants, minimisait le nombre de têtes de bétail ; par exemple en ce qui concernait les deux chevaux de l’exploitation il n’en déclarait qu’un par ferme.

Pendant ces années où j’avais entre 11 et 15 ans, j’allais dans les fermes pour que les gens me déclarent combien ils avaient de lapins, de poules, vaches, cochons, de superficie en blé, en avoine, betteraves, pommes de terre, navette, carottes, lentilles. De temps en temps nous avions la visite du contrôleur. Il lui arrivait quelquefois d’aller dans les fermes pour mesurer les greniers afin de voir si les stocks correspondaient aux déclarations faites par les paysans. A certains endroits dans les communes voisines, le contrôleur appelait les poules pour voir si le nombre des animaux n’était pas supérieur à leur déclaration. Ces gars étaient des Français qui faisaient partie du service de ravitaillement de la Préfecture de Besançon et obéissaient aux directives de la Kommandantur.

Dans le département, il y avait plusieurs conseillers agricoles de nationalité allemande à Baume, M. MULLER qui a été tué par les FFI à Sechin en automne 1944 et, ici, le conseiller agricole allemand était M. SCHWAB, un homme d’une cinquantaine d’années. Il venait assez souvent chez le Maire, donc chez nous et parlait et de la richesse de la commune en disant à mon papa : «Les gens de votre commune sont riches» mais mon papa lui répondait : «Monsieur SCHWAB, les gens sont de petits cultivateurs, ils ont des petites fermes et ont du mal à tourner». Alors M. SCHWAB ajoutait : «si, si, Monsieur le Maire, les gens sont riches, l’or coule dans les rues (le purin)».

En automne 1944, fin août - début septembre, on s’attendait à un parachutage anglais d’armes pour le maquis. Mon papa était chargé avec M. MARTIN, chef de district des Eaux et Forêts du secteur de Landresse, de capter le message de la radio de Londres qui devait renseigner sur le jour prévu pour cette opération. Ils allaient à cet effet tous les soirs dans une ferme de Bremondans située à l’écart, aux confins du communal de Vellerot et à 2,5 km du village de Bremondans écouter les messages sur un poste de TSF, un poste à galène chez M. Emile GUTNECKT de la ferme de «Traîne-Bâton», un Suisse.

Or ce parachutage d’armes a bien eu lieu mais deux jours après la libération à Ouvans, village voisin de Landresse où deux jours plus tôt 300 Allemands avaient été faits prisonniers.

Mon papa Henri VUILLEMIN y était ainsi que M. MARTIN mais je n’ai pas, à mon grand regret, été autorisé à y assister, j’étais trop jeune !...

Quand Edgar FAURE, ancien Président du Conseil, ancien Ministre de l’Agriculture et Ministre de l’Education Nationale rendait visite aux habitants de Vellerot

Un jour, Edgar FAURE, ancien Ministre de l’Education Nationale fut en campagne électorale en visite dans notre village, Vellerot-les-Vercel, mais comme c’était un jour d’école, le Maire de cette époque, Henri VUILLEMIN, suggéra à la maîtresse Mme VUILLEMIN (d’ailleurs sa belle-fille) de demander que ses élèves viennent assister à cette réunion pour écouter M. le Ministre, leur Ministre, développer son programme électoral. Belle leçon d’instruction civique !

Ravi de cette initiative du Maire, Edgar FAURE acquiesça aussitôt et demanda à son attaché parlementaire de prendre en note le nom de tous les élèves afin de leur faire parvenir un livre à chacun. Ce qui fut fait. Vraiment beaucoup d’écoles ne peuvent en dire autant !...

 
     
     
Dernière mise à jour du site le : 6 janvier 2016 par Israël LORENTE